Pape François: printemps de L’Église ou mirage de style?
De la poudre aux yeux
Par Olivier Bobineau,
sociologue *
Qu’il diminue la pompe pontificale, qu’il en
simplifie la gestuelle, qu’il souhaite réformer la Curie, le pape François ne
fera que couper du bois mort. Le tronc sera toujours le même : le principe
hiérarchique pontifical. Aujourd’hui, l’Église est d’abord en crise parce que
ce principe est inadapté aux sociétés modernes libérales.
En 1209, le pape Innocent III disait à François
d’Assise : « Vous pouvez tout changer, sauf proposer de modifier la structure
hiérarchique de l’Église et la place des femmes. » (1) Le P. Congar fait le
constat que l’Église est, dans sa constitution, essentiellement hiérarchique.
Ce qui signifie que le pape, vicaire de Dieu, est à la tête, qu’il le veuille
ou non, d’un système politique et pastoral dont il détient seul le pouvoir
suprême.
Le pape François peut vouloir réformer et ouvrir
l’Église à la modernité. Mais il ne peut aller jusqu’à l’égalité entre prêtres
et laïcs et, chez ces derniers, entre hommes et femmes. Changer cela serait remettre
en cause 1 500 ans de tradition. L’Église catholique romaine ne serait plus
romaine, devenant une Église protestante, orthodoxe ou catholique mais au sens
grec du terme.
Avoir nommé un groupe de cardinaux qui vont aider à
repenser la Curie relève de la poudre au yeux. Car l’objectif est de rendre
plus efficace encore le principe hiérarchique pontifical. On va arrondir les
angles, mettre de l’huile pour que cela fonctionne mieux. Cette future réforme,
et la collégialité introduite, vont légitimer encore plus le principe, afin de
le sauvegarder.
Jean XXIII, grand réformiste,
avait souhaité ouvrir l’Église sur deux points : la hiérarchie clercs-laïcs et
la reconnaissance des droits des femmes. Le premier n’a pas abouti. Vatican II
est clair : « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou
hiérarchique diffèrent essentiellement et non pas seulement en degré » (lumen gentium,10).
Et avec Humanae Vitae (1968) et l’interdit
renouvelé de la contraception chimique, Paul VI a refusé de reconnaître la
possibilité aux femmes de s’épanouir autrement que comme reproductrice.
Je ne pense pas que le pape François, aussi
jésuite soit-il, pourra faire mieux que le saint d’Assise ou que Jean XXIII. Il ne peut pas scier la
branche sur laquelle il est assis. Il ne va pas saborder son bateau. Sur la
structure hiérarchique comme sur la place des femmes, il n’y a rien à attendre
du nouveau pape.
(1) François d’Assise, d’André Vauchez, Fayard, 2009, p. 94.
* Dernier ouvrage paru : L’Empire des papes, CNRS éd., 2013,
258 p., 22 €. Voir Témoignage chrétien supplément, n° 3533, 28 mars 2013.
Des actes plus que des doctrines
Par Nicole
Lemaître,
historienne *
Depuis le Moyen Âge, le pape était un souverain, un médiateur avec le ciel
terrible du Jugement. L’évolution vers l’absolutisme pour répondre aux hérésies a renforcé son
pouvoir personnel, même s’il se reconnaissait « serviteur des serviteurs de
Dieu ».
Depuis Vatican II, les papes ont semblé plus proches et plus simples, à la
grande joie des fidèles et à la furie de la Curie. Mais ils ont cependant
cultivé certaines formes de majesté tout en tenant l’héritage de bonhomie et
l’arbitrage international.
Celui-là, il faut bien le dire, nous ébouriffe. Mais jusqu’où ira-t-il ? Il ne
faut pas se faire d’illusions, Rome ne changera pas, ou du moins pas aussi vite
qu’on le croit. Or le pape François est tout sauf naïf. Pour avancer, il a
inventé quelques concepts qui nous semblent construire l’avenir.
En abandonnant la majesté, le pape abandonne des
siècles d’absolutisme tout en jouant de son pouvoir pour faire évoluer le
catholicisme et la Curie elle-même. C’est bien la première fois qu’on peut
louer un pouvoir personnel !
Trois signes nous semblent intéressants : l’appel à tous les fidèles à
aller sur les marges, à prendre leurs responsabilités et même à prendre des
risques pour se faire comprendre. Il arrache ainsi les catholiques à la
contemplation morose de la décomposition de leur monde, à la nostalgie : faire
de l’Église un moyen et non une fin, voilà qui est nouveau. Au fond, pas si
nouveau, puisque c’est ainsi qu’au XIIIe siècle on a su intégrer la nouveauté
de saint François : aujourd’hui le service des pauvres reste le meilleur
dénominateur commun des chrétiens.
Ce pape croit au principe de subsidiarité : pour la première fois, il invite
les évêques italiens à élire leur président. Le catholicisme futur est en marche dans cette volonté de décentralisation.
C’est localement en effet qu’on résoudra les redoutables défis de l’intégration
des laïcs et des femmes dans les processus de décision.
Voilà un pape qui croit plus aux actes qu’aux doctrines. Il a raison car, dans
ce monde pluraliste, disserter du sexe des anges n’a plus de sens. La relation
personnelle au Christ est la seule règle, du haut en bas de la hiérarchie.
Cette hiérarchie doit devenir un service de l’organisation et de la communion
et non plus une machine à exclure.
Il y a certes du chemin à parcourir, bien des déceptions à éprouver (aucune
évolution en vue sur les questions qui inquiètent, tant du mariage que de la
discipline ministérielle et sacramentelle…). Mais, qui sait ? Tout devient possible car tout devient pensable et
exprimable.
Faisons, comme ce pape, confiance à l’Esprit saint qui irrigue tous ceux qui
croient encore que la foi au Christ est possible. n
* Professeure émérite d’histoire moderne (Paris I – Panthéon-Sorbonne),
Nicole Lemaître est spécialiste de la première modernité en Europe, du monde
rural et des religions. Elle a notamment co-dirigé l’Histoire du
christianisme. Pour mieux comprendre notre temps (éd. du Seuil, 2007, 432 p.,
21 €).
in témoignage chrétien, 22 de Julho 2013